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Une enclave japonaise en plein centre de Paris, avec ses jardins taillés, son étang et son portique.

– Est-ce la cérémonie du thé ?

– La cérémonie peut durer d’une à quatre heures. C’est une version courte pour invités de moindre importance, répond calmement Beatriz.

Nous sommes à genoux sur des tatamis de paille, côte à côte, devant une table basse en bois.

Beatriz qui s’était d’abord montrée froide m’avait néanmoins écouté. Pendant mon résumé de la situation, elle avait exprimé sa stupeur à plusieurs reprises.

Une très belle jeune femme en kimono entre dans la pièce, minutieusement maquillée, dans sa tenue traditionnelle, pleine d’assurance, et se présente. Face à son allure altière, je reste muet quelques secondes, le temps qu’elle prenne place, agenouillée de l’autre côté de la table. Beatriz me jette un regard discrètement malicieux et contrôlant. En me regardant dans les yeux, Tomoko Chan se met à parler très gravement, en japonais. Je découvre, ébahi, que Beatriz parle japonais. Elle écoute puis traduit pour moi.

– Pour retrouver la paix, Miki Asano doit lui-même pouvoir l’atteindre. Il est très important que vous retrouviez son corps afin qu’il puisse être inhumé selon les rites, sans quoi les cadavres d’innocents s’amoncelleront à vos pieds.

Je prends la parole et m’adresse à Beatriz.

– Si j’ai lu les bonnes pages, un yürei serait un esprit évanescent, ou esprit indistinct. On les appelle aussi parfois borei, « esprit trépassé » ou shiryo, « esprit mort », c’est bien ça ?

Beatriz me regarde, sourire en coin, les yeux amusés. Signe qu’elle me pardonne.

Le thé est servi.

– Donc les yüreis, dis-je confiant, sont des esprits malveillants de personnes décédées, le plus souvent de manière brutale – Tomoko Chan, bien droite, écoute attentivement – les fantômes hantent le théâtre de leur mort et se vengent jusqu’à ce que leur dépouille ait droit aux rites funéraires, c’est bien ça ? Je ne vois que très peu de différences avec les fantômes occidentaux.

À chaque phrase, Tomoko Chan approuve d’un bref mouvement de tête, je continue.

– Baptiste Brodelle est le dernier à avoir vu Miki Asano vivant au moment où il a quitté le festival. Brodelle est mort chez lui, or l’esprit de Miki Asano n’avait à priori aucune raison de lui en vouloir.

– Il n’y a rien de surprenant, dit Tomoko Chan en français. Les yokaïs sont des monstres et des créatures surnaturelles dont l’origine est démoniaque et non humaine.

– Que voulez-vous dire ?

Yokaï, pas yürei. De nouveaux crimes vont se produire, jusqu’à ce que vous trouviez Miki Asano. Il lutte contre la damnation, mais il y a autre chose. Récupérer le corps de Miki Asano évitera peut-être d’autres morts, en tout cas ce serait un pas dans la bonne direction.

– Nous ne savons pas si Miki Asano est mort ou vivant.

– Il est mort.
– Alors l’éventuel possesseur de sa dépouille, celui qui l’a tué, a de grandes chances d’être mort lui aussi. C’est lui qui devrait subir la colère violente du fantôme.

– Il faudrait savoir qui il est pour répondre à cette question, c’est le travail de la police.

La pique est directe. Un petit silence étire le temps avant que Tomoko Chan ne reprenne.

– Les rites de purification sont hautement nécessaires mais sans garantie de résultat. La colère est une énergie dont il est difficile de tarir la source une fois qu’elle se manifeste. Il faut la chasser et ne plus lui donner de quoi se nourrir. Comme des Gremlins.

Beatriz pouffe. Tomoko Chan part d’un rire fort, sans fin.

En prenant congé, je me place aux côtés de Beatriz et imite le protocole d’au revoir en reproduisant ses paroles et ses gestes.

Nous marchons jusqu’à la voiture, en silence.

– Je ne sais toujours pas quoi penser, dis-je.

– Moi non plus. Mais je te remercie d’être resté ouvert.

– Que faire si elle dit vrai et que nous avons affaire avec le paranormal ? Seule la preuve fait foi, c’est une injonction contemporaine. La vidéo de la mort de Vanessa Anders est bien une preuve, mais de quoi ?

– Je crois qu’on a besoin d’un verre de vodka. Viens chez moi.

39

Tôt ce matin, extrayant les sordides pépites des dernières quarante-huit heures, je bois un triple café.

Dans le 9ème, un homme a tué un molosse en l’attaquant à la carotide avec les dents, selon le maître du chien. Alors qu’il promenait l’animal vers 22h dans le parc, le chien s’est mis à grogner en direction d’un type assis sur un banc. Le propriétaire a tenté de partir mais en quelques secondes l’homme s’est jeté dessus. Il a disparu dans les bois, le bouledogue entre les dents, en se déplaçant comme un quadrupède. Info relayée dans les médias d’Île-de-France. C’est la deuxième agression de ce type en une semaine, sans doute liée aux sels de bain.

Dans le 93, sur la bretelle d’autoroute A5 à 22h37, un accident impliquant plusieurs voitures, sans blessés graves, a été causé par un cheval en flammes lancé au galop à contresens. L’animal a été volé la semaine dernière dans un manège à 60km de Paris. La pauvre bête est morte dans d’atroces souffrances, abrégées par un camion. Info relayée dans les médias nationaux et internationaux, grâce aux impressionnantes images qui circulent sur le net.

Sels de bain encore. En prise collective cette fois, une première à si grande échelle. À 23 heure, à Bastille, trente-six jeunes hommes sous influence se sont jetés en meute dans les rues munis de machettes et de battes de base-ball. Ils ont blessé et tué de nombreuses personnes, avant de se massacrer entre eux sous les yeux médusés des témoins. Certains ont été abattus par les forces de l’ordre, les douze survivants sont dans un état critique.

Mais c’est autre chose qui retient mon attention. Le meurtre particulièrement violent d’un prêtre exorciste de 74 ans à son domicile, retrouvé hier matin par sa femme de ménage, depuis hospitalisée. Le crime n’apparaît qu’aujourd’hui dans le feed officiel, avec une couverture médiatique conséquente. Les associations et les communautés concernées crient au motif religieux. J’appelle l’enquêteur en charge pour obtenir plus de détails.

Je débarque comme un spectre dans le bureau de Louison, qui me regarde m’asseoir avec un air étonné. Le dossier que je glisse sur le bureau contient les photos de la scène de crime et de l’autopsie du prêtre.

– Les marques autour des chevilles, des poignets, des cuisses, du cou, sont en tous points semblables à celles du corps de Vanessa Anders. Comme elle, le dos du padre a été brisé, sa colonne pliée dans le mauvais sens, les articulations ont été tirées hors de leurs jointures. Cet homme est mort dans d’atroces souffrances.

Louison se penche sur les photos en plissant les yeux. Je continue.

– Quatre membres en charge de l’accueil du diocèse Saint-Michel ont rapporté un incident survenu avant-hier après-midi. Une dispute impliquant le père Clément et un homme très excité qui insistait pour être reçu. Ce type avait téléphoné plusieurs fois pour obtenir un exorcisme d’urgence. Il s’exprime difficilement, comme s’il souffrait d’un retard mental doublé d’une déformation du palais. Il a fini par faire le pied de grue dehors après s’être fait éjecter par la sécurité. Une altercation a eu lieu quand le père Clément est arrivé, le type avait du mal à parler clairement sans se montrer agressif. Les vigiles sont sortis et l’ont mis en fuite sans pouvoir le rattraper.

– On a des images?

– Je t’ai apporté quelques captures d’écran des caméras du diocèse, même silhouette, même fringues, même visage parasité. Une des réceptionnistes a filmé l’incident avec son téléphone, le visage du type est flou là aussi. Elle est passé directement de l’athéisme à l’eau bénite, en arrêt de travail.

– Ne faut-il pas être catholique pour être employé dans un diocèse ?

– Au vu des débordements psychiatriques, l’équipe d’accueil est composée de laïcs, de religieux des deux genres et de prêtres. De tous les témoins qui ont assisté à la scène ou interagi avec ce visiteur, aucun n’est capable de décrire son apparence avec précision. Tout ce qui ressort de leurs témoignages est qu’il portait une paire de Nike noires et blanches, des jeans bleu foncé sales et usés et un sweat à capuche dégueulasse. Quand ils se sont rendu compte qu’aucun d’entre eux ne se souvenait de son visage, alors que tous l’avaient vu, une cellule psychologique a été mise en place.

Nous restons tous deux un moment pensifs. C’est Louison qui brise le silence.

– J’ai besoin d’un café, tu en veux un ?

Je profite de son absence pour appeler Pissier. Elle revient avec deux cafés, mais mon esprit est déjà passé à autre chose. Mon téléphone vibre, c’est Beatriz.

J’enfile ma veste et file en trombe. Louison me regarde sur le pas de la porte.

– Je t’appelle.

– Et ton café ?

– Ça t’en fera deux. Nous n’avons pas besoin de preuves visuelles. Je sais que c’est notre homme. Il est en train de perdre les pédales, c’est le moment d’être attentifs. Regarde du côté des foyers et des instituts psychiatriques.

Pissier lit les nouvelles tous les matins, il est au courant de la mort du prêtre.

Il nous sert à boire, du thé, il essaie d’arrêter le café.

– Pour un pragmatique enquêteur de police, parler d’exorcisme est peu banal.

– Être pragmatique, quand on ne sait pas identifier ce que l’on voit, c’est envisager que quelqu’un d’autre le puisse. C’est accepter que si ça fait coin coin, c’est un canard, à défaut d’autre explication.

– Le point de départ est de savoir à quel type de force nous avons affaire.

– Dans ce cas précis, que recommandes-tu ?

– S’il est en panique, le plus accessible est un marabout des petites annonces ou un exorciste catholique comme le pauvre père Clément. Tu ne trouveras personne dans le monde de l’occultisme qui prodigue sérieusement des exorcismes. Si cela se fait, c’est dans des cercles inaccessibles aux Harry Potter du web. Il reste les officines de charlatans, les sorciers vaudous de Barbès et les prêtres.

– Et si, disons, l’entité en question, était plutôt japonaise ?

– Ho, soupire Pissier, pensif. Dans ce cas, il faut un prêtre shinto. Ou alors un moine onmyōdō, héritier d’une doctrine datant du VIe siècle mélangeant sciences naturelles et occultisme.

Je prie Pissier de m’excuser, mon téléphone vibre. Beatriz m’inonde de paroles, en parlant très fort. Je lui redonne l’adresse pour qu’elle nous rejoigne.

Quand Beatriz arrive, une vingtaine de minutes plus tard, elle se met à tourner dans le bureau de Pissier, cigarette au bec. Elle a l’air à l’ouest, elle a fait nuit blanche.

– Auriol. Je sais qui c’est, j’en suis certaine. J’ai sondé des dizaines de profils, c’est lui, on le tient par les couilles.

– Asseyez-vous, dit Philippe Pissier, je vais faire du thé.

– Je n’ai pas envie de m’asseoir, assure Beatriz.

40

Ils attendent la nuit.

Do you have a problem ?

Hier soir, ils ont mordu.

Un animal à poils ras noirs ou bruns, court sur pattes, d’environ cinq ou six kilos, d’espèce indistincte.

Le goût du sang de la bête est longtemps resté dans sa bouche. Le dos de sa main est rouge quand il la passe sous son menton. Sa langue sort et rentre de manière automatique, ses yeux sont en alerte. Il a couru, rampé, il s’est collé au tronc comme un lézard pour trouver un nid, des morceaux de chair crue entre les dents.

田中さんは英語の学生です。毎日英語を習いま す。Il ne connaît plus rien d’autre que l’instant.

Posté sur une branche de chêne à sept mètres du sol, au bois de Boulogne, devenu son territoire, il passe des heures immobile, tel un caméléon. Quand il pleut, il reste recroquevillé dans un creuset, sous un rocher ruisselant. Sa physionomie change. C’est celle d’un être cherchant l’humidité tiède des milieux à pousses spongieuses. Ses chaussures sont des mille-feuilles éventrés et boueux. Par endroits, sur son corps meurtri coupé de ses douleurs, des plaies fusionnent aux plaques de textile pourrissantes de crasse. Les forces qui maintiennent cette enveloppe en vie la resculptent, la rongent de l’intérieur comme les termites rendent friable un arbre malade. Des blessures s’ouvrent, des matières en sortent et d’autres s’y installent, semi-rigides comme une pâte minérale. Quelques bêtes à carapaces y grattent leur repas. Son teint pâle disparaît sous une couche terreuse et, par endroit, le noir de la nécrose.

Partager un corps en trois n’est pas sans conséquences sur l’état de celui-ci, quant à sa psyché, elle termine de s’éteindre entre le marteau et l’enclume.

Do you have a problem ? シャワーをあびます。

Il se taille les dents en pointe à l’aide d’un caillou aux bords effilés, avec patience. Bouche ouverte, mécaniquement, il affûte. À l’instar de certains insectes capables de manger leur propre corps jusqu’à l’abdomen sans se rendre compte qu’ils s’auto-cannibalisent, son système nerveux ne transmet pas l’information.

Le vent lui apporte des odeurs à traiter, qu’il classe en trois catégories : hostiles, inoffensives, intéressantes.

Le prêtre avait refusé de l’aider. Il n’avait pas réussi à s’exprimer, sa langue et ses muscles faciaux s’étaient paralysés. C’était la dernière fois qu’il s’était aventuré en ville en plein jour.

Gencives au vent, il saigne. Lentement, avec souplesse, il se met debout sur une branche surplombante. Il est temps de se débarrasser de ces lambeaux qui lui servent de vêtements, que seuls les humains civilisés revêtent.

Un oiseau l’observe tandis qu’il décolle de ses chairs les tissus devenus carton, il peut voir sa minuscule tête sortir de derrière un tronc à quelques mètres de lui. Il ressent les battements cardiaques du volatile, son flux sanguin, et malgré la différence de volume de leurs boîtes crâniennes, leur niveau de conscience est semblable, ici et dans l’instant.

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