
Leur coeur s’est durci, leur regard est faussé.
C’est contre la foi, contre l’espérance,
c’est contre tout ce qui approche l’amitié,
on déteste aimer.
On ne se contente plus de fuir la lumière,
on s’en fait l’ennemi.
Père Jean-Pascal Duloisy
Je ne souffre plus de troubles de la personnalité multiple,
à présent j’y prend plaisir.
Roseanne Barr, actrice
Zéro
Tabelle de reportance 3621, séquence temporelle terrestre du 18 mai 2023
Agent de Nuisance matricule 21013
Hôte : Annette Warren
Le père m’a vu, Maître. La truie se tenait derrière les policiers lorsque j’ai pris contrôle de son visage. Une seconde à peine, le temps d’un regard noir et d’un demi sourire aussi effilé qu’un rasoir, avant d’y replacer le masque de mère courage. J’ai lu dans ses yeux qu’il savait, que dès lors il se mettrait entre l’enfant et votre serviteur.
La truie est colonisée, nos voix se confondent en une seule. La gangrène est solide à m’en inspirer l’ennui et, parfois, un dégoût satisfaisant teinté de la fierté du travail bien lisse. Elle est devenue mon égale, prête à rejoindre vos légions parasites, et sa rage ardente me brûle l’éther du même feu qui consume sa peau. Croyez-moi, Maître, quand je dis que le malin jus parcoure ses veines. Corrosif à souhait, il annonce sa nature à quiconque. Comme tous les croques-mitaines de ce plan du monde, elle ignore quel matériau la compose, attribuant sa méchanceté à autrui, criant victime tout en suintant l’acide. Elle est un bijou, ô mon Maître, imperméable à la douleur qu’elle inflige aux autres, en particulier aux siens. Des craches-venins façonnés pour servir vos offices, elle est mon plus abouti, prompt à faire valoir ses bons droits, capable de justifier chacune des tortures qu’elle prodigue. Elle est, je l’espère, mon passe-droit pour siéger dans l’abîme, à votre côté.
Comme ce fût le cas pour elle et ses propres parents, les prédispositions habitent l’enfant. Nul doute que la colère et l’injustice que la mère insuffle à son jeune coeur la mèneront à entendre l’appel. D’ores et déjà, l’Agent de Nuisance matricule 12208 se tient prêt à cueillir la fillette, à condition toutefois que le père, ce faux blasphémateur, ne s’interpose. En lui, l’Agent de Nuisance Matricule 22621 est au bord de la syncope. C’est que, voyez-vous, Maître, il est de nature à se pardonner. De ceux qui ressortent propres des eaux boueuses, lorsque l’on pense leur âme flétrie et vaincue. Certes sur le tard, il connaît l’intuition de la divine conscience qui, peu à peu, s’ancre dans son âme de pèlerin jadis perdu sur vos sentiers. Et si ce pourceau, j’en ai à présent la certitude, a constaté ma présence bien avant que je m’en aperçoive, il est maintenant sans le doute quant à votre existence, et donc de celle de l’Autre.
Vostre dévoué, Agent de Nuisance matricule 21013
1
7 janvier 2025
« Pacific Palisades brûle et Savannah Guthrie vient d’interviewer Annette sur NBC. Merde, Dave, je suis ton agent ! Dis-moi que tu es en vie et où tu es. Et Loïs ? Comment va-t-elle ?»
Le message est envoyé par Jane Fowley, en peignoir au bord de sa piscine de Brentwood. Il est destiné à Dave Boyle, propulsé rock star deux décennies auparavant. Jeté en pâture à la vindicte populaire il y a deux ans, il est fraîchement blanchi des accusations portées contre lui.
« Dans une station Chevron du Nevada, Loïs va bien, elle rêvait de paysages martiens. Tu devrais quitter L.A. et nous rejoindre. »
Dave remise son téléphone dans la poche arrière de son jean et parcoure lentement les rayonnages. Derrière les vitres poussiéreuses, le ciel s’étend à perte de vue, traversé de rares nuages anémiques. Sans marquer d’arrêt, il embarque un pack de canettes de soda, des club sandwiches, de l’eau, des biscuits, des barres protéinées et un régime de bananes. De quoi tenir jusqu’au motel.
La radio diffuse Not Like Us de kendrick Lamar, et Donald Trump est de retour, affichant une mine sérieuse sur l’écran au-dessus du comptoir. Casquette Ford vissée sur la tête, le vieux derrière le comptoir l’observe avec insistance en scannant ses courses. Dave jette un œil à Loïs, restée dans la voiture. Les pieds contre le pare-brise, casque sur les oreilles, elle chantonne.
— Vous ressemblez à ce chanteur qui a eu des problèmes, sans le maquillage et avec les cheveux courts.
Siphonné de l’intérieur, il fixe les lèvres remuantes du vieil homme. Il a bien fait de modifier radicalement son apparence, C’était ça ou emmener des gardes du corps, comme le voulait Jane.
— Qui ça ?
— Laissez tomber. Seize dollars cinquante. Plus l’essence, ça fait quarante-six cinquante.
Le caissier scrute Loïs, tandis que Dave sort son portefeuille.
— C’est un beau petit lot, dites-moi. Vous allez loin, comme ça ?
Le propos, le ton et la voix éraillée le raidissent. S’il lève les yeux, sa colère sera visible. Il opte pour un mépris nonchalant.
— Cinquante. Gardez la monnaie, dit Dave en jetant le billet sur le comptoir.
— Monsieur est grand prince.
Portant le regard sur le côté, vers les frigos, Dave aperçoit le liquide bleu flashy des bouteilles de Gatorade. Loïs adore cette mixture, qu’ils ont rebaptisé pousse-moustache.
— Je reviens.
— Faites donc, l’ami. Et alors, où est-ce que vous allez comme ça ? Je suis sûr que c’est vous, le peinturluré que les évangéliques voulaient pendre, à l’époque. C’est vous, non ?
Répondre n’est pas une idée de génie. La voix continue de persifler, l’air devient plus dense.
— Je vois. Pas bavard. C’est vrai, après tout, chacun son jardin secret, pas vrai ?
Dave rejoint la porte en disant « Le gatorade. Sur le pourboire. »
Il remonte dans le pick up, balance tout à l’arrière. Loïs attrape le pousse-moustache et une banane.
Personne à l’horizon. Le moteur rugit, la voiture s’engage sur la bande de bitume dont on ne distingue pas le bout, déroulée au milieu de l’immensité désertique et rocailleuse. Il pourrait mettre la radio, mais c’est bien comme ça, la superposition des sources sonores a tendance à le désorienter.
Elle retire son casque. Il tente de ne pas regarder les marques dépassant de son short. Sur son bras gauche, les traces ont presque disparues, mais ses cuisses blanches arborent de larges cicatrices d’un violet pâle, passablement estompées grâce aux crèmes. Quand bien même elles finiraient par disparaître, il continuera à les voir jusqu’à la fin de ses jours.
— Attache ta ceinture et décolle tes pieds du pare-prise, tu veux bien ? Tu n’es pas un gecko.
Loïs soupire en s’exécutant. Elle engloutit une longue gorgée de liquide chimique et rote, entraînant cette expression de dépit flegmatique sur le visage de son père, sourcil gauche remonté en circonflexe. Ils partent en fou rire.
Ils roulent. Dave cherche quelque chose à dire mais c’est elle qui brise le silence.
— Pacific est en feu, et Annette a donné une interview, elle cache son visage sous une tente de camping, dit-elle, feignant un air blasé.
Hormis ce détail, le contenu est le même que le texto de Jane. Il relève une fois de plus que Loïs appelle sa mère par son prénom. Il ne perçoit aucune émotion dans sa voix, et cette dureté affichée est précisément ce qui les inquiète, la psy et lui.
— C’est sans importance. Tu ne devrais pas t’en préoccuper.
— Je sais mais ça me révolte, elle joue encore les victimes.
— Et tout le monde le voit. Ne te laisse pas envahir, tu…
—… ne dois pas te laisser contaminer, soupire Loïs, je sais, papa. Il y a aussi des nouvelles d’Ashley Crumbs.
— Je croyais qu’elle et maman n’étaient plus ensemble.
— C’est le cas, mais elle nous a fait une Jussie Smollett.
— Une quoi ?
— Une Jussie Smollet, l’acteur de la série Empire qui a organisé sa propre agression raciste et homophobe pour aller pleurer devant les journalistes avant de se faire afficher, ça date. Ashley s’est étalée sur les réseaux avec un œil au beurre noir. Elle a fait plusieurs plateaux télé avec cette histoire jusqu’à ce qu’une de ses ex révèle que le coquard, c’était elle et pas des rednecks qui l’auraient enlevée et tabassée pour son activisme et son art teeellement sulfureux.
Elle se réfère à la toile qui a vaguement fait connaître Ashley internationalement en 2016, un portrait de Donald Trump nu, affublé d’un micro pénis. Trump est de retour à la présidence, ce qui signifie la décompensation imminente de tous les fous du pays, qu’ils soient pour ou qu’ils soient contre.
Conduire, fuir toute friction, c’était une solution temporaire, mais qu’est ce qui n’est l’est pas ? Annette pourrait être condamnée pour tant de choses avec les horreurs qu’elle et Ashley avaient propagé sur lui, mais Dave avait perdu trop d’énergie pour récupérer la garde et l’autorité parentale. Il se foutait de sa réputation, il n’avait pas d’honneur à laver, mais une autre vie à construire, pour lui et Loïs. Ashley Crumbs, qu’il n’avait d’ailleurs jamais rencontré, s’était servie de la rage d’Annette pour se faire un nom d’activiste des droits des femmes et des minorités, avant de la pousser sous le bus quand le public avait commencé à parler d’affaire Amber Heard 2.0.
C’était cette scène éculée des films de morts-vivants. quand vous ouvriez une porte sur laquelle était pourtant inscrit « dead inside ». Une main rongée en sortait pour s’agiter frénétiquement, accompagnée de grognements gutturaux, cherchant à vous traîner dans les ténèbres. Le temps de trouver une solution, il fallait rester là, à peser de tout votre poids pour contenir l’engeance. Annette lui faisait l’effet d’être une entité d’un monde infernal, tentant d’imiter, sans grand succès, ce qu’elle percevait partiellement du comportement des êtres humains. C’était devenu d’autant plus choquant que son apparence se dégradait rapidement. Dave avait été pris d’un effroi mêlé de pitié en la voyant arriver à la dernière audience, amaigrie, la carcasse cliquetante et fragile, était-ce un cancer foudroyant ? Le visage grêlé et boursouflé, elle avait martelé quelques derniers mensonges déjà percés à jour, pleuré une fois de plus au complot, face à une assemblée prise d’embarras devant les preuves accablantes, et d’un profond dégoût pour ce qu’elle avait fait derrière les portes closes.
Accepter le passé est l’unique remède. Dave ne doit pas nourrir de ressentiment, ni macérer, en présence de Loïs, dans une soupe nocive qu’il a tout loisir d’explorer seul, dans la nuit insomniaque, aux prises avec sa culpabilité et les pulsions meurtrières. Il se fout de ce qu’Annette a pu raconter sur NBC. Ce qui le met en colère c’est qu’elle tente encore d’atteindre leur fille, et qu’elle y parvienne.
Loïs, son casque et, à nouveau, les pieds contre le pare-brise. Il faut qu’il dise quelque chose.
— Dans deux heures, on sera au canyon de Cathedral Gorge State Park. On passera la nuit dans un motel.
Elle n’entend pas. Il met la radio et finit par l’éteindre, lassé de chercher une station à son goût, il n’a pas de compte Spotify. Les montagnes piquent le ciel au bout de la route, semblant refuser d’être atteintes et c’est la vraie magie de la chose.
Jane, pleine d’espoirs, plus revancharde que lui, pousse pour qu’il sorte un nouvel album. L’idée d’apparaître en public l’emplit d’angoisse. Le souffle de la créativité l’a quitté, remplacé par le sentiment d’avoir créé un alter ego absurde capable de l’avaler. Assurer l’avenir de Loïs était pour l’instant son seul projet, la difficulté étant de ne pas en faire une enfant du luxe.
Loïs, beauté sauvage, âme torturée la force indomptée, lui lance un doux regard de côté. Elle lui sourit avant de retourner se perdre dans l’horizon, sur une bande-son qui la concerne. C’était l’une des conditions pour qu’ils partent en road trip, qu’elle écoute sa musique dans un casque, épargnant Dave de sauter de la voiture en marche.
Tout le monde pense que c’est gagné parce que sur le papier c’est le cas. Même l’industrie est ouverte à son retour, mais Dave sait ce que Loïs savait bien avant lui. Le verdict ne changerait rien, Annette ne les laisserait pas tranquilles. La chose qui l’anime ne le lui permettra pas.
2
Markus doit dégager de l’appartement d’ici samedi, ce qui lui laisse quatre jours pour trouver un autre point de chute. Il a bien tenté de discuter avec Juliet, mais elle n’a rien voulu savoir. Main tendue en signe de stop, elle avait dit en avoir assez de l’écouter débiter des conneries, marre qu’il ne contribue pas, qu’il ne fasse rien, et lui demande subitement de porter un masque chez elle alors qu’il est un invité nourri et blanchi. Il avait quatre jours pour faire ses bagages, elle irait dormir chez une amie jusqu’à son départ.
Quand même, c’était le minimum, la base du respect, sa colocataire devait porter un masque pour protéger Markus qui était plus faible physiquement, socialement, médicalement et financièrement. Fan de sa chaîne Tik Tok, elle l’avait recueilli, et maintenant elle s’en plaignait, le traitait de manipulateur. Comme si ça n’était pas suffisamment stressant, ce type, Tai Riviera, un YouTuber gay Maga, le prenait pour cible, le traitant d’escroc mythomane, de chouineur narcissique qui devrait se trouver un job au lieu de demander de l’argent à ses followers, ou de leur vendre des produits artisanaux qu’ils ne reçoivent jamais parce qu’il n’a pas encore pu les fabriquer. Markus l’a bloqué mais il semble qu’il ait tout de même accès à son contenu.
Juliet à claqué la porte il y a une dizaine de minutes, Markus lance un live. En état d’agitation aiguë, il gesticule devant la caméra, luisant de sueur, vêtu d’une marinière, d’un jean et d’un bonnet. Il s’est rasé la tête au sabot deux millimètres, ses favoris tentent de rejoindre une barbe de cou châtain toute adolescente sur une peau encore duveteuse. C’est un frêle garçon de petite taille, portant des lunettes rondes, s’exprimant d’une voix que les hormones peinent encore à rendre grave. Il est énervé et c’est normal sur Tik Tok.
— Envoyez cinq dollars à cette personne trans pour qu’elle puisse se faire plaisir. Vous savez ce que c’est, le traitement hormonal substitutif de la suprématie blanche est pour qui veut le prendre. La colonisation a tellement infiltré le mouvement végétalien qu’il en est devenu incroyablement raciste, vous avez remarqué ?
Le débit est soutenu, les gestes saccadés, presque brutaux, tout est trop et ses yeux très bleus clignent rarement. L’allure juvénile et les joues roses, il ressemble à une poupée de ventriloque. Du côté des viewers, ceux qui le découvrent le trouvent d’entrée émouvant, quelque chose les captive sans qu’ils sachent dire quoi. Les autres, les habitués, se disent pour la plupart here we go again. Prisonniers de l’algorithme exploitant leur cynisme, ils espèrent que cette fois Markus ne sera pas trop long, sachant qu’ils l’écouteront jusqu’au bout, et qu’une dizaine de Youtubers au moins en feront un react qu’ils regarderont le lendemain. Comme à son habitude, sautant du coq à l’âne, Markus livre un torrent de mots.
— La seule chose, la vraie question, est de savoir si les personnes handicapées et les personnes immuno-déprimées ont le droit de vivre ou non. Tu sais ce que c’est, c’est la suprématie blanche, c’est la suprématie blanche ! Et qu’en est-il des Noirs qui ont choisi de ne pas porter de masque, sont-ils eux aussi des suprémacistes blancs ? Parce que ma vie et celle de ma communauté sont en jeu parce que vous n’avez tout simplement pas envie de vous masquer ! Je suis fatigué, vous me fatiguez, dans un espace où je ne suis pas en sécurité, où je mets ma santé en danger pour pouvoir aller voir mon médecin si je tombe malade. Des médecins ont commenté mes vidéos en disant que les personnes trans devraient mourir, vous le croyez ? C’est la vérité pourtant, des médecins ! Il y a des gens dans nos communautés, dont les ambulanciers se sont moqués, parce qu’ils pensent qu’être trans est une blague. C’est la réalité pour les personnes trans en ce moment, et ce sera bien pire avec Trump, ce sera un génocide, un génocide ! Sinon, s’il vous plaît, allez agiter votre drapeau pour la suprématie blanche parce que c’est exactement ce que vous promouvez, et arrêtez de prétendre que c’est autre chose. Donald Trump, Elon Musk, Charlie Kirk, ce cul terreux de J.D. Vance, qu’ils aillent se faire foutre, ici c’est L.A., d’accord? Je suis tellement fatigué d’entendre les gens dire qu’ils se soucient des autres pour ensuite nous sacrifier. Je veux que vous envoyiez un message à la personne trans dans votre vie. Demandez-lui quelle est la chose que vous pouvez faire pour alléger son fardeau cette semaine, que ce soit aller à l’épicerie, plier le linge, faire la vaisselle, peu importe, faites juste quelque chose. Prenez un peu de ce poids que nous portons, parce que nous devons gérer toutes ces choses en ce moment, puis envoyez à cette personne trans cinq, dix, cent dollars pour qu’elle puisse se faire plaisir, ok ? Envoyer-moi cinq, vingt dollars, et arrêtez de dire aux personnes trans que vous vous souciez d’elles, parce qu’on a passé des années à vous éduquer, à vous supplier d’être réellement là pour nous et vous restez dans votre suprématie blanche, ça me fatigue ! Arrêtez, vous comprenez ?
Markus écarte les doigts au ciel, ses yeux grands ouverts, de ce bleu intense, fixent la caméra, pris d’une absence.
— Je suis de retour depuis six semaines et, oh mon dieu, j’ai découvert que j’aime vraiment être sous testostérone. Ce qui me rend vraiment triste, c’est que les gens soient déterminés à éloigner les options des autres plutôt qu’à leur donner plus de choix, comme pour les enfants trans. J’aurais aimé avoir le choix lorsque j’étais enfant, vous savez. Si j’avais eu la possibilité de suspendre ma puberté, ça aurait été génial, alors décolonisez votre véganisme.
Pause. La marionnette attend que la voix revienne lui donner vie.
— Je veux dire, mon corps, mon choix signifie des choix personnels. Lorsque vous choisissez de sortir en public et d’entrer à l’intérieur sans masque KN95 ou N95, vous décidez pour le corps des autres. Aujourd’hui. Je suis allé dans un cabinet médical pour essayer de m’établir en tant que patient, parce que je n’ai plus d’ordonnance pour la testostérone. Ils ont dit que si je voulais que mon médecin porte un masque pour me prendre en charge, peut-être que je devrais choisir un autre cabinet. On m’a dit que j’étais hystérique et trop dramatique, mais sur quelle planète ? Retour à la normale, mais de quel droit ? Nous sommes en 2025, les directives ne sont pas basées sur la science, elles sont littéralement basées sur l’économie et la mésinformation du public. Le ton est très différent de ce que nous entendions lorsque les masques étaient obligatoires, c’est le retour de l’égoïsme, on fait payer les faibles, et on me dit que si je veux vraiment porter un masque, je suis libre de le faire, mais sur quelle planète ?
Temps suspendu, aucun battement de cils. Série de guillemets avec les doigts, visage énervé proche de la caméra. Du côté des viewers et des commentaires, nous sommes dans le hate follow et le rends l’argent, grifter. Les plus bienveillants lui conseillent de consulter un professionnel, de prendre soin de lui, de désinstaller Tik Tok pour un temps.
— Attendez une seconde, c’est pire que ce que je pensais ! Une seconde. Une seconde ! D’accord, peut-être que ça aidera, d’accord.
Silence, stupeur. Les larmes se mettent à couler, le menton est tremblant.
— Vous volez des ressources, une énergie et un temps précieux à des personnes marginalisées et c’est pathétique et privilégié car vous avez tellement de pouvoir. Je ne sais pas, je ne sais pas quoi faire, je n’ai pas de réponse. On m’expulse de ma chambre parce que je leur ai demandé de porter un masque N95 et ils ont dit que j’étais au mauvais endroit et que je devais partir, mais je ne sais pas où aller, je suis presque à court d’argent, alors si vous voulez soutenir la communauté, si vous connaissez quelqu’un à L.A. qui a une chambre, un espace où je puisse créer, envoyer-moi dix, vingt dollars, par solidarité mutuelle, parce que quand je pourrai enfin créer les objets vendus sur ma boutique en ligne, ils seront pour vous, et ils seront non végans et non racistes. Ce n’est pas comme si nous étions étrangers au début, littéralement parce que Juliet est ouvertement super abusive et que je veux toujours ma mère, ça me rappelle ma mère, mais je ne sais pas quoi faire. Et mon médecin qui refuse de se masquer vient de m’appeler pour faire un examen d’anxiété et de dépression et c’est comme si…comme…
Le regard de Markus se fige sur la gauche, hors champs, avec un rictus étrange. Brutalement, il coupe le direct. Enfin il en voit une de ses propres yeux. L’une de ces boules de plasma filmées à travers tout le pays depuis quelques semaines, sans que le gouvernement ni ce connard d’Elon Musk dise quoi que ce soit à leur propos. Celle-ci est bleue et jaune, majestueuse, elle pulse comme un coeur dans le ciel. Malgré la fenêtre fermée, il l’entend s’adresser à lui. Une odeur de brûlé parvient à ses narines.
C’est un ange, c’est ce qu’il se dit, bien qu’il soit athée. Il avait ouvert un Coran il y a quelques mois, avant d’entamer sa transition, lorsqu’il exprimait encore le genre féminin, en plein trend queers for Palestine. Il en avait fait un Tik Tok, dans lequel il ne disait pas qu’il allait se convertir, ni qu’il ne le ferait pas.
Réjouis-toi car tout commence ici. Tu es acteur de la beauté. Voilà ce que l’orbe chuchote à Markus, descendu de l’appartement de Seventh Street pour traverser Skid Row, un briquet dans une main, une bombe de peinture aérosol trouvée sur le bord d’une fenêtre dans l’autre. Il ne porte pas de masque, l’orbe lui a dit de ne plus avoir peur. Les sirènes résonnent dans la nuit, le ciel est rouge et noir, des colonnes du fumée dérivent, pliées par les vents, de la côte vers le centre, apportant le fumet de la purification aux narines de Markus et des autres.
Sourire aux lèvres, il marche au milieu des tentes, des abris de fortune et des détritus. Les dizaines d’âmes errantes peuplant les lieux s’écartent sur son chemin, se figeant dans d’étranges postures dictée par le fentanyl.
Le voilà parvenu à destination, devant la station du Los Angeles Fire Department, quand James lui fait face, arborant le même sourire. C’est un rictus doux, compréhensif et apaisé.
James, SDF de Skid Row, marqué par des années de drogues en tous genres. Anguleux et débraillé, les joues creuses, grattées jusqu’au sang, il ressemble à une somme de coudes empilés. Tout comme Markus, il tient un briquet et un spray aérosol.
— T’es qui, toi ?
— Je suis toi – répond Markus, béat, montrant à James ce qu’il tient dans les mains – et tu sais quoi ?
James produit un long silence. Les deux hommes semblent débranchés pendant une dizaine de secondes.
— Bien sûr, je sais.
Ils rient comme des coquilles vides, sous le regard d’une vielle jeune femme au corps soumis aux même forces contraires que celui de James.
— Comment tu t’appelles ?
Sans répondre, elle lui sourit comme une victoire édentée. James lui tend la bombe et le briquet, elle accepte. La voilà qui s’en va, mettant sans tarder le feu au hasard, à qui ou quoi, et tout se laisse faire, sans un cri, sans douleur.
— Ok, dit Markus.
— C’est parti, répond James.
James marche en direction de la grande porte ouverte du hangar désert, s’arrête, lève les bras en croix. Markus brandit la bombe, et c’est comme le souffle d’un dragon qui jaillit. James est en flammes, et ça le rend beau et pur. Il entre, torche humaine silencieuse, dans le LAFD. Il ira aussi loin que ses jambes tordues le porteront, embrasant ce qui se trouve sur son chemin.
Sans attendre, Markus s’en va répandre une parole rougeoyante. Il tombe dans un trou noir. C’est comme si quelqu’un avait éteint la lumière et coupé le son, en une fraction de seconde il à été téléporté vers Hollywood Hills, marchant en direction des riches demeures de stars. Il faut qu’il demande quelque chose à l’ange, mais quoi ? Faisons simple, se dit Markus, mais est-ce encore lui ? Il sait juste qu’aucun doute ne l’habite plus, et que ça ne lui ressemble pas.
— Bonsoir. Est-ce que c’est toi ?
Par une accélération de la rotation de ses anneaux et une excitation de son champ magnétique, l’orbe lui répond. Il tombe à genoux sur la route, en larmes. Plein de reconnaissance, il dirige la bombe contre son visage. Le plasmoïde prend à nouveau la parole, alors Markus, touché au plus profond de son coeur, pleure plus fort que jamais, des larmes de libération.
3
Perdue dans une vaporeuse robe de satin blanc, Annette Warren se tient devant la baie vitrée surplombant Los Angeles brûlant dans le crépuscule. Le satin est la matière qui agresse le moins son derme atrocement sensible. Ce voile couvrant son visage ne la quitte plus. Seule, au coucher du soleil, quand la lumière est douce, c’est le moment où elle se risque à le relever pour observer son reflet dans le verre, qui en atténue les détails les plus douloureux.
Son nez est réduit à deux cavités dénuées de relief, ses oreilles rétrécissent chaque jour, quant à ses lèvres autrefois pulpeuses, elles ne sont plus. La substance sécrétée par son propre corps, entraînant sa décomposition, ravage irrémédiablement ce qui fût radieux. Ses cheveux sont tombés en touffes épaisses, cils et sourcils sont devenus poudre. Quant à sa voix, réduite à un murmure rauque, elle n’exprime plus qu’une rudesse inspirant méfiance, malgré les efforts produits pour la rendre plus mélodieuse. La beauté d’Annette s’est vue atomisée, remplacée par une décadence grotesque semant l’effroi dans les coeurs. Au travers des vitres, son image se dilue dans les parties de la ville embrasées sous d’immenses nuages sombres obstruant le ciel rougi, elle n’est plus seule à se désintégrer.
Le PH, madame Warren, avait dit ce snob obséquieux de docteur Kopf il y a des mois de cela. Vous présentez un dérèglement acido-basique conséquent et galopant. La peau ne résiste plus aux agressions et se déshydrate. Des maux de tête, des impuretés du derme, des troubles digestifs ou encore des vertiges sont autant de signaux qui peuvent indiquer une hyperacidité, mais aussi un tout autre trouble. Certainement, l’acide est le plus nuisible de tous les états des humeurs. J’aimerais pouvoir vous fournir une explication plus précise, mais je crains que cela dépasse mes compétences.
Il était inutile de ressasser, mais comment s’en empêcher ? Plus tôt dans l’après-midi, elle avait encore tenté d’appeler Ashley, qui la fuyait depuis des semaines. Cette vipère ne pensait qu’à elle. Pourtant, c’était son idée de faire tomber Dave, d’en sortir avec un statut d’activiste de la cause sanctifiante. Elle l’avait utilisée, tout en restant en retrait, avant de l’abandonner à son sort devant l’échec de la manoeuvre. Une fois de plus, Annette se retrouvait seule. On ne pouvait compter sur personne, et la haine populaire s’était déversée sur elle, à devoir en vivre comme une fugitive.
Tous les meubles ont été collés contre les murs, donnant au vaste salon des airs de salle de bal. La maison compte six salles de bain, Elle en a fait décrocher tous les miroirs, même si elle n’en utilise qu’une seule. La propriété lui est prêtée par Wilson Hicock, le magnat de l’immobilier. Il avait rechigné à faire retirer les autres glaces, proposant de les recouvrir de tentures mais au final, il avait fait ce qu’elle lui demandait. Elle l’avait un temps tenu par ses charmes. Aujourd’hui, elle obtenait sa docilité par le chantage. Elle tient tout Los Angeles de cette manière, avec les photos prises lors des soirées. Rien n’a jamais fuité, et pour cause, les patrons de presse en étaient, eux aussi.
Les pas de Salma, la gouvernante, résonnent. Elle se tient dans son dos, à quelques mètres, sous l’arche d’entrée de la grande pièce blanche, celle-là même qui a accueilli Savannah Guthrie et son équipe pour l’interview qui lui a valu un nouveau torrent de détestation.
— Tout est prêt, comme vous me l’avez demandé, madame Warren. Si vous n’avez plus besoin de mes services, je vais prendre congé, en espérant que la route ne soit bloquée à cause des incendies, je…
Agitant la main sans se retourner, Annette fait signe à l’intendante qu’elle peut quitter son service. Elle a conscience du dédain de son geste, mais parler lui est douloureux.
— Très bien, Madame Warren. Bonne soirée, Madame Warren.
Le reflet de Salma s’esquive sans mot dire. Annette grimace jusqu’à ce que le son des talons sur le béton ciré s’évanouisse dans le lointain. Pensive, elle observe la voiture de la gouvernante évoluer jusqu’au portail.
Elle avait consulté les meilleurs spécialistes du pays, en vain. Terrifiée, pressée par le temps, elle avait déplacé ses espoirs sur le Temple dont lui avait parlé Ashley. Mama Sophia, la grande prêtresse, avait été très claire, cela prendrait du temps. Annette devait opérer un grand changement interne, spirituel, jusqu’à devenir une sainte, pour espérer que Babalu Aye accède à ses prières et lui accorde la guérison.
Des phares brillent derrière la grille, la sonnerie l’extirpe de ses songes. Elle décroche sans rien dire, presse la touche commandant l’ouverture. Se levant avec peine, elle émet des gargouillements. Sous les voiles vaporeux, sa silhouette se déplace avec lenteur, semblant faite de papier friable, maintenue en vie par une sombre magie. Une demi douzaine de voitures remontent l’allée pour venir se garer sur la rotonde, autour de la fontaine de style baroque. Cette nuit aurait lieu le premier rituel des sept à venir.
Des silhouettes envahissent la pièces, mettent en place le décorum. Des signes sont tracés au sol avec des poudres pigmentées de couleurs vives. Tout se passe devant elle, spectre absent nourri d’espoirs de rémission, de retour au temps glorieux où tout lui était servi. La lueur vacillante des bougies projette des ombres sur les murs, soulignant les visages des participants. Les yeux d’Annette, nue et vulnérable au centre du cercle, rencontrent ceux de Mama Sophia. Une compréhension silencieuse passent entre les deux femmes. Dehors, la nuit est d’un rouge profond, et le son des tambours se répercute dans la demeure. L’odeur âcre des encens et des herbes sature l’air. Les officiants, pieds nus, vêtus de blanc, tournoient autour d’elle, appelant la transe. L’esprit traversé de visions de salut, Annette Warren parvient enfin à se départir de la conscience du spectacle qu’elle offre. Après tout, hormis Mama Sophia, ces gens ne sont que des figurants.
Les prêtresses entonnent des chants, leurs voix s’élevant dans un crescendo. Hors de contrôle, le corps d’Annette se tord. Après plusieurs heures, lorsque le rituel atteint son paroxysme, elle tombe au sol, déchirée de spasmes. Par des mouvements lents et chaloupés, Mama Sophia s’approche, pose une main sur son visage, murmurant des incantations. Les assistants procèdent aux sacrifices des poulets par dizaines, faisant couler le sang dans de larges bols, implorant Babalu Aye de faire transiter la maladie du corps d’Annette jusqu’à ceux des bêtes. Mama Sophia plonge les doigts dans le liquide foncé, s’en sert pour tracer la marque sur le front d’Annette.
Son corps se raidit encore, secoué de forces invisibles. Les tambours cessent, seule la voix aigüe de Mama Sophia résonne, montant et descendant en une envoûtante mélopée, presque une berceuse. Dans un cri guttural, Annette s’arque au sol. Du lointain où elle se trouve, elle peut sentir la moiteur de l’air, chargé des odeurs de transpiration et de la pourriture de ce qui lui reste de peau. Ses hurlements emplissent la pièce.
Son visage rétracté, tordu par l’agonie, est un territoire en lambeaux. Les larmes, comme une vase acide, ruissellent sur ses joues grêlées, s’insinuent dans les cratères que sont ses narines, réduites à leur fragile charpente de cartilage.
Alors que les premières lueurs de l’aube se faufilent, les cris d’Annette cessent, leurs échos s’estompant dans le calme du matin venant. Elle s’affaisse, comme après un coup mortel, les braises mourantes projetant des formes dansantes sur sa pauvre carcasse. Sa frêle enveloppe reste immobile sur le sol glacé, vidée de toute force. Les chuchotements des prêtresses parviennent à ses oreilles comme un refrain obsédant de promesses. Les yeux mi-clos, elle distingue ceux de Mama Sophia, planant au-dessus d’elle, et ils sont emplis de pitié, de résignation et d’acceptation. Sur cette image, elle sombre dans un coma soudain.
A son réveil, Mama Sophia se tient agenouillée auprès d’Annette. Un sourire triomphant sur les lèvres, elle proclame : Tu seras renaissance. Tu seras sauvée, si tu fais promesse de dévotion et d’amour. Mais ce sourire est un leurre. Annette voit la crainte dans le regard , elle sent qu’elle gagne du temps, implorant la mansuétude de quelque chose d’immense. Elle ment, dissimulant le fait qu’aucune magie ne sauvera Annette. Mama Sophia dégage l’odeur de la peur. Alors l’abîme la serre entre ses griffes glacées, portant à sa connaissance l’insupportable vérité. Son hurlement n’a rien d’humain, c’est un vortex sonore mettant l’aube en charpie, pétrifiant l’assemblée de terreur. Les yeux blancs, la main prisonnière de celle de la chose qui vit en Annette, Mama Sophia convulse, la bouche rejetant des litres de mousse blanchâtre. Tandis que son coeur s’arrête de battre, le chaos prend place. En proie à la terreur, les membres du Temple fuient la maison. Seuls deux fidèles resteront jusqu’à ce que le hurlement s’éteigne, recroquevillés dans un coin de la pièce, l’un contre l’autre, un jus noir coulant de leurs oreilles. Une fois certains que la chose en Annette soit bien inerte, ils soulèvent et emmènent le corps de Mama Sophia, l’installent dans la dernière voiture restante et démarrent en trombe, pour ne plus jamais trouver le sommeil de leur vie.
4
Loïs est réveillée. Assise en tailleur sur son lit, casque sur la tête, elle regarde l’interview de sa mère. Sur le lit voisin, dans cette chambre de motel d’autoroute aux murs recouverts de lambris en pin, Dave dort d’un sommeil tortueux. Savannah Guthrie, face caméra, sourit à l’Amérique.
— Trente jours se sont écoulés depuis l’épilogue de la saga judiciaire qui a déchiré l’un des couples les plus sulfureux de Hollywood, le sulfureux musicien Dave Boyd et l’actrice oscarisée Annette Warren. Nous sommes allés à la rencontre de madame Warren, qui a souhaité faire cette interview sans montrer son visage, pour éviter une nouvelle vague de memes malveillants. Bienvenue sur News Today, je suis Savannah Guthrie.
Ho mon dieu, dit Loïs à haute voix en voyant la silhouette assise en face de Savannah dans un luxueux salon blanc. Annette porte un pantalon et une chemise couleur crème, assortis de gants et de bottines de la même teinte. Sous un large chapeau de paille, sa tête est couverte d’un voile immaculé tombant sur ses épaules. Elle semble fragile, ses membres flottant sous le tissu. Pas le moindre centimètre carré de peau n’est visible, pas même les yeux, nous sommes entre la tenue d’apiculteur et la pleureuse de cimetière haute couture.
— Bonjour Madame Warren. Un mois après le verdict, comment allez-vous ?
— Bonjour Savannah, je vous remercie. Je vais aussi bien qu’il soit possible d’aller après une période particulièrement difficile.
Quelque chose cloche avec son timbre. Quant à son jeu d’actrice, il rend Loïs physiquement malade.
— Vous êtes ici, et certaines personnes peuvent se demander pourquoi. Êtes-vous apaisée ? Ou alors êtes-vous amère et vindicative ? Ne percevez pas dans cette question une marque d’hostilité de ma part, c’est simplement celle que se pose le public.
Elle prend un temps pour répondre, après un soupir las. Sérieusement, murmure Loïs.
— Non, Savannah. Je ne suis pas là pour la vengeance. Vous savez, je n’ai pas vu ma fille depuis deux ans, le sentiment qui prédomine chez moi est la tristesse.
Le grain est étrange, comme griffé, mais en dessous, c’est bien la voix d’Annette.
— Madame Warren. Vos avocats ont annoncé votre intention de faire appel, est-ce vraiment ce que vous allez faire ?
Encore une fois, elle laisse planer un silence, puis un souffle venant mourir dans un ronronnement aigu. Ce voile est peut-être un bon calcul. Dans le vocabulaire collectif, elle est devenue celle qui pleure sans larmes, la tortionnaire, la femme la plus détestée du pays, et ce malgré les efforts des médias progressistes pour escamoter la réalité.
— Vous savez, Savannah, il y a des choses que les gens ignorent dans cette affaire. Certaines preuves ont été scandaleusement écartées. Et cette campagne de diabolisation sur les réseaux sociaux, orchestrée par les consultants et les fans de Monsieur Boyle, était profondément injuste et brutale. J’ignore encore si je vais faire appel. Pour tout vous dire, je suis épuisée. Mais si votre question est de savoir si je suis en accord avec le verdict, alors la réponse est non. Définitivement non. Je souhaite qu’on me rende ma fille. Je ne pense pas que la situation soit idéale pour son équilibre.
— Seriez-vous en train de dire que, malgré tout, vous continuez d’affirmer que tout ceci serait une machination destinée à vous nuire ?
— Je n’ai jamais changé ma version — C’est faux, connasse, chuchote Loïs — Il faut avoir le courage de se dresser contre le système, en particulier lorsque vous êtes une femme. Peu importe les conséquences, la vie et l’intégrité de ma fille sont en jeu, Savannah, et rien d’autre ne compte pour moi.
Savannah Guthrie affiche sa fameuse expression subtile de républicaine outrée.
— Pourtant, l’enquête a duré plusieurs mois, vous avez perdu la garde, l’autorité parentale et vous êtes interdite de tout contact, d’ailleurs votre fille ne souhaite pas vous revoir. Dans un second temps, l’état de Californie a décidé de déposer une plainte pénale contre vous pour les maltraitances commises sur votre fille mineure, en son nom.
— Maltraitances supposées, je vous rappelle que je ne suis pas condamnée, et donc présumée innocente.
Une vague de haine envahit Loïs, qui sursaute quand son père se retourne dans son lit.
— Présumée innocente, oui. Après le verdict au civil, vous risquez à présent la prison dans le volet pénal, si vous êtes déclarée coupable. Ce sont les faits, madame Warren. Loin de moi l’idée de vous accabler, mais que répondez-vous à ça ?
— Savannah, vous le savez tout autant que moi, nous devons nous lever pour faire bouger les lignes et c’est ce que je fais. Je comprends que les personnes lambda puissent avoir été trompées par la manière dont les choses ont été présentées et par cette campagne de diffamation.
Les personnes lambda ? — a envie de crier Loïs — Les personnes lambda ! Pour qui est-ce que tu te prends, espèce de monstre ?
— Comprenez-vous que certains pourraient vous rétorquer que la justice, tout comme l’opinion publique, ont constaté que c’est ce que vous avez fait subir à Dave Boyle ? Une campagne de dénigrement qui a failli lui coûter sa carrière. Qui peut dire s’il refera de la musique ou remontera un jour sur scène, après tout cela ?
— Savannah. J’ai employé la seule arme dont disposent les femmes, la vérité. MA vérité.
Loïs est écœurée, et Savannah Guthrie l’exprime pour elle.
— Pardonnez-moi, Madame Warren, mais ce point vous a valu bien des reproches. La juge était une femme ouvertement démocrate, et de nombreuses personnes vous accusent d’instrumentaliser la cause des femmes. Qui plus est, votre fille s’est exprimée à propos de ce qu’elle a subi. Pouvez-vous entendre que vous êtes Annette Warren, et que vous ne représentez pas toutes les femmes ?
Elle tousse, s’étouffe, puis reprend, d’une voix flétrie, comme dédoublée.
— Oui, je l’entends. Mais je vous le répète, tout ceci a été monté de toute pièce. Dave compte de nombreux soutiens dans l’industrie, tout le monde le sait et…
Savannah Guthrie la coupe, avec l’efficacité de l’ancienne juriste qu’elle est.
— Mais Dave Boyle a été mis au banc, n’est-ce pas ? L’industrie lui a tourné le dos. Or aujourd’hui, il semblerait que rien n’ait été retenu de vos allégations à son encontre. Vous n’avez d’ailleurs jamais déposé de plainte officielle pour les accusations que vous et Ashley Crumbs avez propagées. C’est au final Dave Boyle qui vous a poursuivi en justice, preuves à l’appui.
Malgré les efforts et la dissimulation de son visage, Annette est incapable de masquer sa colère. Si le ton se veut triste, en filigrane, la rage est audible.
— Mon enfant est sous emprise, Savannah, je n’ai jamais cessé de le clamer et je le répète.Ma fille s’est fabriqué de faux souvenirs et je ne lui en veux pas, elle a dû survivre à la brutale coupure de contact avec sa mère orchestrée par son père. Ma fille, j’en ai la conviction, a subi un lavage de cerveau, et j’aurais pu le démontrer si la juge avait accepté la requête de mes représentants d’avoir accès aux messages échangés entre elle et son père sur la dernière année avant les faits.
— Pardonnez-moi, mais qu’est-ce qui vous fait croire que vous êtes en droit de demander de telles choses ? Vous pourriez tout aussi bien exiger les identifiants bancaires de Dave Boyle, le code de son téléphone ou les clés de chez lui. D’un point de vue légal, c’est très extravagant, vous ne trouvez pas ?
Annette Warren soupire une fois de plus, tête basse.
— Savannah. J’ai porté mon enfant, je l’ai mise au monde. J’ai pris soin d’elle, seule, pendant neuf ans. Neuf ans, Savannah ! Son père était aux abonnés absents, occupé à une vie de débauche et de drogue et je…
— Madame Warren, Il a été démontré que tout cela est inexact, il en est même ressorti que c’est vous-même qui faisiez obstruction au père dans ses rapports avec votre fille, sans parler de vos propres addictions. Je tiens juste à m’assurer que vous avez conscience de cela, parce que je ne suis pas là pour vous apporter des ennuis supplémentaires.
— Je suis parfaitement lucide quant à mes propos, et je les assume, Savannah, tranquillisez-vous. Je n’exigerai aucune coupe au montage. Dave Boyle est un manipulateur. Il a… — elle se met à sangloter —… avec la complicité de la justice et des instances, il a trompé tout le monde. J’aimerais seulement parler à Loîs. Juste un instant. Qu’elle me dise qu’elle va bien, sans entendre la voix de son père au travers de la sienne. Elle va avoir 14 ans cette année, Savannah. La dernière fois que je l’ai vue, elle en avait 11, je…
C’en est trop. Levant les yeux au plafond, Loïs coupe la vidéo, furieuse.
Elle ne trouve pas le sommeil, et c’est hypnotisant de regarder les flammes ravager Pacific Palisades sur un écran de Iphone. Papa a raison, Los Angeles est plus que jamais devenu un cloaque. Les pantins sous fentanyl et xylazine jonchent les boulevards, les échoppes de luxe mettent la clé sous la porte une par une, des cadenas ferment les frigos à viande des supermarchés. Le retour de Trump va sonner l’heure du glitch et tout ce qu’elle a connu jusqu’à présent est en train de brûler.
Loïs doomscrolle sur Tik Tok, où des Karens, des Darens et des cheveux bleus hystériques partent en rires démoniaques, se réjouissant que le feu détruise la vie et les souvenirs des plus riches qu’eux. Après combien de zéros sur un compte bancaire le statut d’être humain se perd-il d’office ? Elle se demande combien de personnes lambda, comme les appelle Annette avec mépris, se réjouiraient de sa mort d’enfant privilégiée.
Sans un bruit, elle s’enferme dans la salle de bain. Elle observe son visage dans la glace, sans savoir si elle se trouve jolie, ni ce qu’elle ressent à ce moment précis pas plus qu’à un autre. Elle sort un rouleau de pansements à découper, du désinfectant et une paire de ciseaux à ongles de sa trousse de toilette, tente de choisir une partie de son avant-bras gauche, puis se ravise. Des mois qu’elle n’avait pas fait ça. Son père le remarquera, et s’inquiétera. Elle retire ses chaussettes, pose son pied droit sur le bord de la baignoire.
5
Comme un robot en veille, Markus passe la journée debout dans un bosquet aux abords de Beverly Hills. Il a uriné plusieurs fois dans son jean sans même s’accroupir, et ne sent pas le fumet d’ammoniaque. Bombe dans une main, briquet dans l’autre, il se tient là, souriant, en nage, sans savoir précisément où il se trouve, confiant en la suite.
La nuit est tombée lorsqu’il se met en marche. Le vent agite les palmiers, les trottoirs sont immaculés, les propriétés et les voitures luxueuses. Il ne perçoit pas plus l’odeur des incendies qui, plus bas, changent le solide et la vie en poussières de carbone.
Il arrive devant la grille. C’est ici qu’il est attendu. Une pâle silhouette décharnée se découpe derrière la baie vitrée du premier étage de la grande bâtisse. Le portail s’ouvre, il remonte l’allée d’un pas rapide et régulier, sourire aux lèvres.
Il entre, s’engage dans le long couloir menant à des escaliers XXL. Elle l’attend, nue et frêle, perdue dans l’immensité de la pièce devant la baie vitrée, écran de cinéma sur lequel la ville se consume. Ce visage et ce corps en décomposition disent quelque chose, Markus sent ce dont cette forme fragile est le vaisseau, il perçoit la vigueur qu’abrite cette apparente faiblesse mortifère. La chose en lui la regarde avec le respect dû au fossé évolutionnaire qui les sépare, et l’entité de statut supérieur qu’elle abrite en fait de même. Elle contient une galaxie infiniment plus vaste et complexe que cette force qui le tient debout, après avoir vidé son âme rachitique à la petite cuillère. Ce dont il est l’hôte s’injecte, se love, lie sa pensée à celle de la silhouette aussi mourante qu’irradiante, s’y coule dans un mouvement d’abdication, de soumission enthousiaste. Rien, jamais, n’aura été aussi simple, affirmatif et limpide. Sans qu’aucun mot ne soit échangé, leurs agents de nuisance respectifs procèdent au dialogue hiérarchique de mise à jour.
Il s’approche de la créature supérieure, dont la peau fait des bulles, moussant comme du savon, coulant, laissant apparaître le jaune de l’ossature. Devrait-on dire des ossements, puisqu’elle n’est plus sensée se tenir debout ni même respirer depuis des semaines. Markus, bientôt, ne sera plus, consommé par la force à l’oeuvre. Annette Warren, dont il ignore le nom, n’existe plus. Pas plus qu’eux deux ici présents. Son esprit a été nourriture, son ventre a porté. Le noir de ses yeux d’animal contiennent l’infini de l’éther, où se meuvent les corps astraux rotatifs veillant à ce que les espaces-temps ne se déchirent pas d’avantage. La membrane entre les mondes est aussi fine, poreuse, en ébullition que la peau d’Annette Warren.




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