Michael Ronsky nous embarque ici, avec Gratte-foutre, dans un joli tour de train fantôme, parmi des dimensions aussi parallèles que personnelles, où le réel et les fantasmes s’entremêlent.


Un premier roman dont on salue la réussite, au cœur duquel trône l’occultiste Philippe Pissier, déjà interviewé sur nos pages à l’occasion de sa traduction de Magick : Libera Aba – Livre Quatre d’Aleister Crowley.

Avec le mérite rare de s’attaquer à un pan relativement méconnu de la contre-culture et d’évoquer tant Julius Evola que William S. Burroughs, Russ Meyer, l’Unpop Art et Boyd Rice, au fil de ses pages.

Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de ce roman bien documenté ?

Gratte-Foutre est la concrétisation de mon rêve d’adolescent dévoreur de livres. J’ai écrit des nouvelles dans des fanzines photocopiés, et deux romans qui ont été refusés par les maisons d’éditions à l’époque, et heureusement. Ce n’était pas satisfaisant. J’ai continué d’accumuler des piles de carnets et de feuillets de notes pendant des années, j’ai rejoint les rangs de ceux qui ont un roman dans le tiroir. En 2017, Je me suis plongé dans le projet, c’est devenu obsessionnel. J’ai envoyé une trentaine de page à Andonia Dimitrievic, directrice des Editions L’âge d’Homme, dans l’idée de savoir si je devais continuer ou si je me nourrissais d’illusions. Elle m’a encouragé à le terminer et l’a publié deux ans plus tard.

Gratte-foutre fait quasi figure de manuel d’initiation à une certaine contre-culture, en évoquant Julius Evola, William S. Burroughs, l’Unpop Art ou Boyd Rice, parmi tant d’autres au fil des pages. Est-ce que l’on doit y voir une volonté d’ouvrir ces courants à un nouveau public ou s’agit-il, plus simplement, de partager tes passions ?

Je voulais raconter une histoire à travers une autre. Celle, en toile de fond, de tout un pan de culture qui m’a nourri et que je pense pas du tout inintéressante même pour qui n’en serait pas familier. C’est le challenge que je me suis fixé en écrivant, réussir à faire quelque chose qui soit à la fois ludique, abordable par tous sans aucune référence particulière, tout en satisfaisant les geeks de la pop culture. Et comme ça me passionne, c’est vrai que c’était exaltant de le faire.

Et il y a la petite histoire, celle des personnages qui s’agitent, qui finit par rejoindre la grande. Dans ce récit à l’échelle humaine, il y a des gens imparfaits qui font ce qu’ils peuvent, ni tout blancs ni tout noirs. Des hédonistes superficiels qui se retrouvent marionnettes de personnages visant des buts énigmatiques, à l’instar de Jamie, lui-même instrument d’une organisation dont les buts sont à la fois mercantiles et spirituels. Des désillusionnés qui se cherchent, comme Auriol Villas, et la désorientation mentale incarnée par celui qui se fait appeler Gratte-Foutre. Tous se teléscopent dans un monde qui bugue, sous l’intervention de forces qui les dépassent, dans un mouvement sur lequel ils n’ont pas prise. Je voulais que ce récit fasse penser à plein d’autres, que ce soit des livres, des films, ou le réel, parce qu’il en est le descendant, tout en jouant de ce fait acquis pour conduire le lecteur là où il ne s’attend pas forcément à se rendre, dans une ambiance érudite sur le fond mais populaire et peu sérieuse sur la forme.

On te sent volontiers taquin quant aux univers que le roman explore. Était-ce une volonté délibérée de ta part ? Comme une envie de titiller certains milieux qui se prennent, parfois, trop au sérieux ?

Non pas du tout, il n’y a rien de taquin à vouloir décrire les choses. D’après mon expérience, toute scène, tout microcosme aussi particulier soit-il, regroupe, avec des variantes, les mêmes archétypes qu’à l’extérieur. Evidemment, plus le milieu est spécialisé, plus c’est saillant et exacerbé.

On ne fait pas de littérature avec de bons sentiments. Et puis c’est sain de souligner ce que la tragédie a de comique, chez soi comme chez les autres. Nous avons tous nos dysfonctionnements et nos egos nous jouent parfois des tours, c’est le matériau principal des romans.

J’ai vu que Gratte-foutre a été présenté en octobre dernier à l’excellente librairie genevoise Le Rameau d’or. Jusque-là, comment réagissent les initiés et les non-initiés à sa parution ?

Je suis vraiment surpris de l’accueil positif, je ne savais plus quoi penser après avoir terminé le travail éditorial. Que ce soit pendant les deux présentations qui ont eu lieu jusqu’ici, dont la première au Rameau d’or, ou dans les messages que je reçois, je suis étonné des discussions suscitées et des retours enthousiastes, initiés ou non. Je suis heureux que les gens venus pour un polar ou pour du kink littéraire finissent par évoquer le Unpop Art, la machine à rêves de Burroughs ou la délirante théorie sur la procréation du biologiste Nicolas Hartsoeker.

On ne va pas trop révéler du livre et de son intrigue. Néanmoins et puisqu’il est cité sur la quatrième de couverture, comment t’est venue l’idée d’intégrer Philippe Pissier à ta trame narrative ?

Parce que Pissier est un roman à lui tout seul. Depuis le début des années 2000, je lis ses traductions et ses écrits. Même si pour ma part, je m’intéresse plus fortement au pérennialisme, ça s’est trouvé sur mon chemin. En 2007 ou 2008, en parcourant un de ses blogs, j’ai vu qu’il avait posté des photos de mon travail. Je lui ai écrit, ce que je n’osais pas faire jusqu’alors, et nous avons commencé à correspondre.

En 2015, il est venu donner une conférence à un évènement que j’avais organisé en collaboration avec George de Tribe Hole et nous avons passé le week-end ensemble. De très bons moments, et comme nous sommes tous deux moins expansifs à l’oral, on s’est tout de suite compris. En commençant à écrire Gratte-Foutre, Pissier s’est imposé de lui-même. Je lui ai fait lire quelques chapitres dans lesquels il apparaît, il a dit ok, me voilà un personnage de fiction. Outre l’hommage à son oeuvre et à sa relation avec Diana Orlow, il y a aussi le fait que Philippe est un type sensible, détendu et drôle, avec du recul sur lui-même, et je ne voulais pas d’une caricature d’occultiste qu’on voit venir de loin.

Depuis de longues années, La Spirale se pose la question de la survie des contre-cultures. Existe-t-il encore une véritable contre-culture à l’heure des réseaux sociaux et de la marchandisation du monde jusqu’à l’excès ? Et si c’est le cas, où se dissimule-t-elle, de ton point de vue ?

C’est une question complexe, l’époque est tellement sérieuse, pour les raisons que tu évoques, les réseaux sociaux, la saturation cognitive qui gèle la pensée et l’action, le fait qu’il est difficile de ne pas se faire happer et intégrer à la marche. Tout est balisé, il devient difficile de sortir du cadre sans qu’il nous rattrape. La chose qui me frappe le plus aujourd’hui c’est que la police se trouve plus que jamais à l’intérieur de nous-mêmes. Nous sommes tellement certains d’être fliqués que la plupart des gens, soit se brident eux-mêmes, sombrent dans le fatalisme, ou alors dans une radicalité agitatoire qui va de pair avec une vision du monde étroite, sans nuances.

La contre-culture qui m’intéresse depuis quelques années, celle qui me semble la plus excitante, c’est celle qui quitte la nuit, la fête et déserte les villes devenues suffocantes, celle qui se déconnecte et migre dans les campagnes , hors du cloaque de la domestication et du conformisme citadin. Alors bien sûr on est moins dans le glamour et l’esthétique, revenu de pas mal de choses. Si ça n’est pas la seule forme de contre-culture intéressante, ça me paraît être l’une des plus porteuse d’espoir.

Question traditionnelle, voire désormais rituelle, pour conclure les entretiens de La Spirale. Comment imagines-tu l’avenir, d’un point de vue à la fois personnel et global ? Mais aussi, comment le souhaites-tu, pour imprimer une vision sinon plus optimiste, au moins plus constructive ?

Pour ma part, l’avenir c’est écrire, lire, observer, continuer, avec les gens que j’aime. Pour l’avenir global, je crois que celui qui est capable de faire un pronostic est très perspicace, moi je ne sais pas.

De nombreux scénarios sont possibles, même les meilleurs, soyons fous. Ça dépend de nous, ça dépend du 99% d’individus présents. En disant cela, ça supposerait que nous serions une masse homogène et c’est très loin d’être le cas, c’est le travail des chiffonnades horizontales de morceler la société sans repères communs. Outre les problèmes qui étaient déjà présents, dans les pays dits développés comme les nôtres, il se creuse un fossé abyssal dans les discussions entre ceux qui étaient encore plus ou moins d’une même classe il n’y a pas si longtemps, dans une même zone privilégiée qui se réduit. Ce n’est pas un signal très positif. Mais je ne suis pas un intellectuel, je suis une éponge. Ma part d’optimisme a un rêve naïf à la John Lennon: Imagine All the People, s’assoir par terre et dire non, mais le People de Boyd Rice, c’est quand même d’une autre veine que les Beatles.

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