Il suffisait de faire un tour sur le site de la Radio Télévision Suisse, annonçant la possible apparition d’un nouveau variant, pour que s’étiolent les progrès durement gagnés par la méditation. 

En visionnant le JT national en replay, j’avais assisté au déploiement d’une suite d’anecdotes, narrées sur ce ton qu’emploient certains adultes pour s’adresser aux enfants en bas âge. La gare de Lausanne déserte pour cause de travaux, un quidam masqué, sachet plastique accroché au coude, venu jeter un œil parce que quand même, une telle chose. International, voyage du pape à Gaza, puis le gros morceau, la perfusion des statistiques du jour et l’interview du patron de la task force covid.

À la fin des trente minutes grotesques, je m’étais servi un verre avec le sentiment d’avoir été envoyé au lit sans manger. Il y avait des constantes, des signaux qui restaient les mêmes à chaque fois que, dans la stupeur, nous passions d’un paradigme à un autre, sous l’influence d’un évènement catalyseur. Durant ce genre de séquence, les infos devenaient alors un spectacle encore plus étrange qu’à l’accoutumée, aux confins du comique. Un comique hallucinatoire, avec des sourires remplis de dents taillées en pointes, des tambours de machines à laver à la place des yeux, aspirant tout par une rotation vers le zéro.

Est-ce qu’on en reparlerait, une fois que ce serait terminé ? Il faudrait des décennies avant de revisiter sur le sujet sans marcher sur des œufs. Nous vivions les effets de l’inarrêtable roue du recommencement, et les fléaux successifs ne faisaient qu’annoncer le tour complet. Y prendre part, même à petite échelle, ne serait-ce qu’en nourrissant les discussions interpersonnelles, revenait à ouvrir les fenêtres pendant l’incendie, ou à tomber dans le terrier du lapin.

Se détourner des illusions et des apparences sensibles ne se faisait pas sans rencontrer de résistances, mais il était inscrit dans l’ordre des choses de tenter une percée dans la dimension de l’abstrait, de tendre vers la conversion, la réorientation du regard du livre VII de La République de Platon, que je venais de retrouver dans un carton.

J’avais entamé un échange avec une certaine Alice, 34 ans, sur Instagram. Nous devions nous rencontrer puis, deux jours avant, elle avait dit avoir oublié de préciser quelque chose; elle possédait une bite. Je ne savais que répondre, l’attribut étant peut-être moins gênant que la manière d’en faire un détail après avoir pris soin de le différer. Si je comprenais qu’il soit délicat pour elle d’évoquer l’appendice, restait le signal alarmant du mensonge. Sans surprise, elle avait entrepris dans la foulée de m’éduquer quant à la linguistique, à coups d’oxymores tels que pénis de femme. J’avais roulé des yeux, soupirant ça y est, c’est reparti.

J’avais lu Buttler, Preciado et d’autres des années auparavant, sans y trouver de quoi me nourrir. Curieux d’observer, en cette en période d’ennui, la persistante percée des courants travaillant bon nombre de jeunes citadins occidentaux, j’avais dernièrement suivi Introduction au genre et à l’intersectionnalité en auditeur libre sur Zoom à l’université de Neuchâtel, tout en repeignant l’intérieur du chalet en blanc.

Le verbiage labyrinthique de la transidentitié et de l’intersectionnel avait touché une large portion des Gen X insécures, biberonnés à la musique électronique, aux écrits de Castaneda et au new age. Les circuits déconstruits d’avance par des psychotropes qu’ils ne maîtrisaient pas, le relativisme et l’art présentiste, ces éternels adulescents semblaient de parfaits réceptacles pour le genre de migraines conceptuelles qu’Alice jetait à mes pieds comme des bâtons de mikado.

D’expérience, je me tenais loin des marécages victimaires, espace privilégié des manifestations basses, du poltergeist et de la manipulation. Si quelqu’un se présentait de but en blanc en énonçant ses oppressions et ses traumas, avec des prémisses aussi terrifiantes que : actuellement, je m’identifie comme – Le mot actuellement étant la dernière marche de l’échelle menant au grenier de l’horreur –  l’instinct de survie me poussait à me dématérialiser sans attendre.

Alice avait produit des kilomètres de messages, passant de diatribes rageuses aux demandes de pardon pour ses excès émotionnels, sans que j’oppose de résistance, ni que j’en aie l’opportunité, tant elle exigeait des réponses immédiates. J’avais opté pour le silence radio après lui avoir fait part de ma quête de simplicité. Elle était du club de la nuit profane, membre de la ligue de vertu des cry bullies. Pour ma part, je m’orientais vers la soustraction, rêvant d’espace, éventuellement de joies, de tout sauf d’un énième tour de train fantôme.

Michael Ronsky

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