Nous sommes en 2023, Charles Manson n’est pas mort en 2017 dans sa cellule de Corcoran. Il a 88 ans, est en pleine forme, toujours aussi lucide et torve. Après sa transition de genre, Charles, qui a troqué son prénom pour celui de Nathalie, arrose de posts un compte X suivi par 1,2 million de personnes et un Discord modéré par des gamins de 19 ans qui portent des t-shirts « Helter Skelter was not what they thought it was ». Les matons sont taquins, ils s’amusent à la mégenrer, mais Nathalie sourit, elle a de l’humour.
Nathalie n’a jamais été une idéologue, elle est un parasite mimétique de génie. Elle sent les failles culturelles, les faiblesses psychologiques collectives, et elle s’y glisse comme un serpent dans une fissure. Les mouvements contemporains lui ont offert tout ce dont elle rêvait en 1969, en mieux, en plus rapide, en plus viral : La victimisation comme carburant absolu. Manson adore les gens qui se sentent opprimés par la société, en particulier les jeunes blancs de classe moyenne vides et angoissés.
En 1969, les hippies criaient « down with the pigs ». En 2023, ce sont les étudiants de facs privées qui hurlent « décolonisons, mort au patriarcat » en portant des keffiehs manufacturés en Chine. Nathalie voit exactement la même chose qu’en 1969 : des gosses privilégiés haïssant leur propre culture, leur famille, leur propre peau, cherchant désespérément un grand récit dans lequel ils seraient à la fois les victimes et les sauveurs.
Nathalie Manson est obsédée par les hiérarchies, tout comme l’était Charles. 2023 leur offre la grille parfaite : une pyramide inversée où les opprimés deviennent les nouveaux aristocrates moraux. Elle adore le système de points d’oppression : racisé + trans + non-binaire + neuroatypique + pauvre = sainteté absolue. Elle est la première à le dire : « Les plus opprimés sont les plus purs. Et les plus purs doivent guider les autres. Moi, je les ai entendus. » Sa garde rapprochée de fidèles a infiltré les cercles étudiants, les associations DEI, les safe spaces LGBTQ+, les groupes de parole sur le racisme systémique. Nathalie les écoute, hoche la tête puis glisse doucement :
« Vous voyez bien que le système ne changera jamais de l’intérieur. Il faut le brûler. Helter Skelter, en version soft : effondrement moral, culturel, civilisationnel. Vous êtes les prophètes de la fin, le langage est votre drogue, il est le piège habile. «
Nathalie, maîtresse de la reformulation, prend des mots simples, leur donne un nouveau sens, et c’est facile parce que tout le monde est habitué à cela, c’est là le terrain de la guerre. Et c’est proprement paradisiaque, elle pleure de joie devant le jargon de l’époque : micro-agressions, déconstruction, privilège blanc, violence symbolique, épistémologies située. C’est une langue magique, une pipe à crack verbale qui rend les gens fous de culpabilité et d’extase, rendant ces deux mots, ces deux deux concepts, aussi proches que synonymes. Les mots, les symboles, sont les égaux de la violence physique, dans cet univers immatériel.
Nathalie l’a compris, l’effondrement intérieur est la solution, alors elle parle aux jeunes : « Le monde va s’écrouler tout seul. Vous n’avez qu’à accélérer le processus en vous détruisant les premiers. » Pas avec des couteaux, ni en vous immolant par le feu. Avec des posts, des threads, des annulations, des dépressions, des transitions, des ruptures familiales, des burn-outs collectifs, des conversions, des appels aux ténèbres, peu importe lesquels, ils sont un même royaume.
Helter Skelter n’a plus besoin de verser le sang. Les âmes brisées dans l’éther suffisent. Le rêve ultime de Nathalie Manson à ses chances : une apocalypse douce, lente, consentie, filmée en vertical. Si elle était libre en 2023, elle ne se trouverait plus dans une ferme de l’Oregon avec des armes, mais dans une résidence universitaire de Wesleyan ou Oberlin, entourée de gamins aux esprits liquides. Et si, pour la Nathalie de chair et d’os, tout ceci est déjà terminé, les graines sont jetées, agissantes en dépit de l’amnésie.
Michael Ronsky





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