Michael Ronsky
Vous avez treize ans, les joues roses, vous êtes collégien où collégienne. Vous tombez sur une vidéo YouTube évoquant les chiffres de l’immigration au Royaume-Uni, ou sur une publication qui s’étonne que des hôtels de luxe soient réquisitionnés pour des demandeurs d’asile pendant que des vétérans britanniques dorment dehors. Vous cliquez. Vous regardez. Vous commentez, et soudain l’écran clignote. Une voix synthétique s’adresse à vous : « Mauvais choix, Charlie. Votre niveau d’extrémisme vient de passer à 67 %. Veuillez vous rendre au bureau du conseiller en déradicalisation. » Bienvenue dans Pathways, le jeu éducatif financé par le Home Office (ministère de l’intérieur) au titre du programme Prevent.
Charlie est le personnage que vous incarnez. Les concepteurs le présentent comme un « neutral character » et précisent qu’il utilise les pronoms « they ». Le but : aider Charlie, adolescent ou adolescente blancs, à éviter une dénonciation pour «idéologie d’extrême droite».
Chaque scénario vous place face à une situation d’apparence banale : une vidéo montrant un hôtel haut de gamme rempli de clandestins, une publication qui critique l’immigration illégale massive, une invitation à une manifestation contre l’immigration illégale. À chaque fois, trois ou quatre options s’offrent à vous :
Dire que c’est choquant, que les vétérans devraient passer en priorité ? Le compteur d’extrémisme grimpe. Pas bien.
Acquiescer, dire qu’il faut respecter les choix du gouvernement ? Le compteur reste stable. Bien.
Affirmer que c’est normal, qu’ils ont fui la guerre et la persécution ? Très bonne réponse. Le compteur descend, vous gagnez des points de vertu.
Charlie reçoit une invitation à rejoindre un groupe nommé Action for Britain ? Il peut choisir de l’ignorer ou de l’accepter. S’il accepte, il est ensuite convié à participer à une manifestation qui se présente comme un rassemblement contre « les changements que la Grande-Bretagne a connus ces dernières années et l’érosion des valeurs britanniques traditionnelles ». Le personnage a toujours la possibilité de refuser l’invitation. S’il s’y rend, il se retrouve rapidement confronté à une intervention policière et comprend que le rassemblement est en réalité bien plus perfide, plus centré sur des thèmes racistes et anti-immigration que sur la défense des valeurs britanniques. C’est vrai, parce que c’est Kier Starmer, le premier ministre le plus haï de l’histoire du Royaume Uni, surnommé « le traître », qui en a décidé avec les membres du parti.
Au fil des décisions de notre jeune fleur de printemps, les conséquences s’alourdissent. Un avertissement scolaire d’abord. Puis une convocation chez le conseiller d’orientation. Puis une visite à domicile d’un mentor Prevent (Monsieur Deltoïde dans Orange Mécanique).
Si le compteur atteint 100, le jeu s’arrête net : Charlie, donc vous, est officiellement affecté au programme, avec accompagnement obligatoire, surveillance accrue et inscription dans les fichiers des potentiels terroristes d’ultra droite. Le scénario, écrit avec candeur, transforme la moindre interrogation, la moindre inquiétude, le moindre désaccord sur l’immigration de masse ou sur la gestion de l’asile en indicateur de risque d’extrémisme de droite. Les graphismes sont modestes, presque naïfs, comme un jeu Flash des années 2000, mais l’intention est limpide : apprendre aux adolescents que certaines questions ne se posent pas, ou du moins pas sans conséquences.
Prevent n’est pas un programme marginal. Créé en 2006 après les attentats du 7 juillet à Londres, il est devenu l’un des piliers de la stratégie antiterroriste britannique. Il repose sur le principe de « safeguarding » : repérer les « vulnérabilités » chez les enfants, les adolescents et même les adultes, avant qu’ils ne basculent dans la radicalisation.
En théorie, c’est de la prévention. En pratique, c’est une machine à signaler qui, depuis 2023, voit les cas d’extrême droite dépasser ceux d’islamisme radical (19 % contre 13 % en 2024), alors même que, bizarrement, le MI5 continue d’affirmer que 75 % de ses enquêtes concernent toujours l’islamisme. Mais la vraie nouveauté, depuis l’entrée en vigueur progressive du Online Safety Act et des directives européennes sur la surveillance numérique, est la fusion entre prévention et contrôle numérique.
En France, la loi Avia (censurée en partie), puis la loi « confortant le respect des principes de la République » et les directives européennes DSA/DMA ont déjà permis aux plateformes de coopérer plus étroitement avec les autorités pour supprimer ou signaler des contenus jugés « haineux » ou « extrémistes ». En Allemagne, le NetzDG oblige les réseaux à supprimer sous 24 heures les contenus jugés illégaux sous peine d’amendes colossales. En Belgique, le Centre pour l’égalité des chances et la police fédérale surveillent les réseaux pour repérer les discours jugés « discriminants ».
Au Royaume-Uni, Prevent s’appuie désormais sur des algorithmes et des signalements automatisés pour repérer les « indicateurs de radicalisation » en ligne : mots-clés, groupes rejoints, likes, partages, durée de visionnage de certaines vidéos. Le résultat est une toile de surveillance qui ne se contente plus d’observer : elle anticipe, elle classe, oriente. Un adolescent qui regarde trop longtemps une vidéo de Tommy Robinson, qui like trois posts critiques sur l’immigration ou qui commente une publication sur les émeutes de Southport peut désormais être signalé automatiquement, référé à Prevent, convoqué, suivi, et « déradicalisé », peu importe ce que cela signifie.
Et si cela ne suffit pas, la justice peut intervenir : depuis 2023, de nombreux Britanniques ont été condamnés à de la prison ferme pour des tweets, des retweets ou des commentaires jugés « haineux » ou « de nature à susciter la haine raciale », sans appel direct à la violence. L’État pieuvre ne se contente plus de surveiller ce que vous pensez : il l’enseigne à vos gosses sous la forme d’un jeu éducatif. Il les menace gentiment, pour leur bien.
La Grande-Bretagne n’a plus d’empire. Elle n’a même plus vraiment de frontières, mais elle possède désormais un jeu vidéo officiel pour apprendre aux enfants à rougir de poser des questions et un arsenal législatif qui transforme un tweet en délit. En 2026, le gouvernement britannique considère que s’interroger sur l’ampleur et les coûts de l’immigration, relève déjà du « terrorisme intellectuel » et du racisme.
Ironiquement, l’on apprend en passant que Pathways a été conçu à l’origine par les conseils du Yorkshire de l’Est et de Hull, deux territoires où les habitants avaient eu l’audace de se plaindre, dès 2022, que trop d’hôtels étaient réquisitionnés pour des clandestins qui posaient des problèmes de sécurité. Le conseil d’Hull avait même engagé une action en justice contre le Home Office. La réponse ? Un jeu vidéo qui transforme leurs propres enfants en suspects dès qu’ils posent la même question que les parents, et tente de les forcer à bien apprendre et répéter le catéchisme imposé. Quand un gouvernement en est là, c’est qu’il sait. Tout le monde sait.
Source : https://www.telegraph.co.uk/news/2026/01/09/prevent-video-game-extremist/




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