Rédigé en 2018 , ce texte était destiné à être un chapitre du roman Gratte-Foutre, publié aux Editions l’Age d’Homme fin 2020. En tâche de fond de l’histoire, plusieurs groupuscules aux idéologies bricolées et antinomiques s’adonnent à la terreur. Le Global Front of Islamic Transgender est l’une des deux factions expurgées du livre final.

48 heures après sa mise en ligne, la vidéo des filles comptabilise 243 307 vues. Jusqu’ici, le record était de 2 974 visionnages en un mois pour « Nues, voilées, halal et pieuses ». Leurs comptes ont été supprimés dans la semaine, signe qu’elles ont touché juste et que l’opinion les entend.
Leur contenu commence à prendre forme. C’est le fruit de l’arrivée récente de deux nouvelles sœurs : l’une journaliste, l’autre dans l’image. Un peu de créativité, un fond vert, quelques compétences de montage ont suffit à compenser le manque de moyens. On reste dans l’amateurisme budgétaire, mais le résultat surpasse de loin leurs premières interventions sur TikTok, filmées au smartphone dans une veine performative.
Les grands yeux de biche ultra-maquillés de la soeur, son visage refait émergeant d’un niqab coupé à hauteur d’épaules, aux motifs psychédéliques fluorescents , captent d’emblée le regard. Ses seins visiblement augmentés sont découverts. D’abord très présents, ils finissent par se fondre dans l’ensemble. Le plan, à la fois futuriste et médiéval, troublera le spectateur esthète. Quelque chose dans cette image travaillée évoque la Vierge à l’Enfant de Jean Fouquet : une Vierge aux traits d’Agnès Sorel tendant un sein artificiel à un enfant Jésus au visage d’adulte. L’e rapprochement est accentué par le traitement néo-flamand appliqué à la vidéo – choix étrange, mais pourquoi pas. Derrière la madone flotte lentement, en incrustation graphique, le drapeau du Front Transgenre Islamique.
« Mes sœurs, que la paix soit sur vous. Ceci est un nouveau bulletin de la branche francophone du Global Front of Islamic Transgender. »
Le ton est doux et ferme, les yeux ne clignent pas.
« Nous revendiquons par ce message les actions performatives héroïques de nos sœurs parties en martyres lors de deux opérations simultanées, celles-là même dont parlent tous les médias du monde. La première, pendant la fête de France Crise LGBTQA+, a capté l’attention. En annonçant la suppression des soirées trans-twerk de leur programmation, en interdisant le simple hijab au sauna « pour raisons d’hygiène », ce collectif a prouvé une fois de plus son racisme et sa transphobie. L’intolérance et le laïcisme biaisé ne triompherons pas, sachez-le. Exclues de leurs locaux, frappées du sceau du reductio ad Bagdadum dont les agents du système usent pour disqualifier les différences sous couvert de tolérance, nous lançons un message clair : le silence, c’est terminé. La seconde attaque, a été couronnée de succès par la grâce divine, visait la Grande Mosquée de Paris. Mort aux rétrogrades, aux hypocrites qui nous désirent la nuit et nous lapident le jour. Nous réclamons la purge du Coran pour la gloire d’Allah et la reconnaissance des droits élémentaires transgenres, inshallah.
Désormais, nos actions servent le combat globalisé contre le patriarcat musulman et contre toute forme de transphobie islamophobe subie de la part des infidèles. Nous militons pour la grande réforme, le monde a changé ; il est du devoir de l’islam de s’adapter s’il ne veut pas mourir asphyxié sous le poids de sa propre inertie. Tout comme les mécréants islamophobes, les musulmans traditionnels transphobes restent des ennemis qu’il nous faut combattre. Dans l’attente de voir la version officielle du Coran purgée et mise à jour par un collège de savant.e.x.es, nous nous référons à la version provisoirement corrigée par notre guide vers le Califat, la Prophète.sse.x Nadia La Roche Boumayane, ainsi qu’aux écrits fondateurs de Christine Delphy. Si l’idéologie dominante nous enjoint à tolérer l’Autre, cet « autre » n’en est pas moins une construction élaborée par celui qui n’est pas un Autre, le patriarcat dominateur, détenteur de la force et de la culture, y compris des nôtre. Comme Christine Delphy, nous refusons la division entre textes militants, religieux et scientifiques. Le port du hijab et du niqab, à plus forte raison nue, n’est pas le signe d’une soumission à un ordre patriarcal et religieux, mais le marqueur d’une solidarité avec les « membres du même groupe religieux », le nôtre, que nous aimons jusqu’à le combattre lorsqu’il a tort, afin de lui faire retrouver raison.
Trans-musulman.e.s du monde entier, rejoignez le Jihad inclusif et global. Le combat n’aura de terme que dans la victoire sur le patriarcat islamique et le progressisme athée nihiliste. La mort ne nous effraie pas : elle nous appelle vers Allah. Nous n’aurons de repos que lorsque la charia inclusive sera loi universelle. D’ici là, partout et sans cesse, nous frapperons nos ennemis. »
Pour la bande-son, elles ont unanimement choisi Girls Just Wanna Have Fun de Cyndi Lauper. L’ouverture montre un groupe de huit silhouettes en niqab, munies de fusils d’assaut russes, marchant au ralenti sur un toit d’immeuble, le soleil couchant et Paris dans le dos. Kitsch, mais efficace.
L’image se précise à mesure qu’elles s’approchent de la caméra. On distingue à présent leurs regards maquillés, déterminés, les Nike aux pieds, les ceintures bardées de chargeurs sur les hanches. Le montage s’emballe. Les plans se succèdent rapidement : explosions, ruines, monuments de capitales européennes, visages d’ennemis désignés, intercalés avec des séquences montrant une armée à l’entraînement militaire. Elles exhibent aussi naturellement leurs poitrines que leurs pénis de femmes. Visages couvert, elles tirent, rampent, grimpent, transpercent des mannequins à l’arme blanche, traversent des murs de feu, manipulent des explosifs.
Le plan suivant, dont on devine l’issue fatale, montre deux hommes à genoux dans une pièce anonyme, portant les combinaisons oranges des condamnés à mort, mains attachées dans le dos. Le premier, jeune et barbu, se présente : Abou Omar El Faranzi, de Mulhouse, combattant de l’État Islamique au califat français. Le second : Jean-Christophe Rivette, journaliste introuvable depuis deux semaines, habitué des théâtres de guerre, spécialiste des mouvements radicaux. Il a eu le tort de consacrer plusieurs articles ironiques sur les filles, dont le dernier pour Le Figaro titrant : « Global Front of Islamic Trangenders : le grand écart sans fondement. Analyse d’un phénomène marginal improbable et citadin, né de la coucherie entre l’islam occidental pop et la consentante et coupable gauche progressiste ».
La fin de la vidéo se déroule ailleurs, et sera délivrée dans un second temps. Jean-Christophe et Abou Omar ne sont plus seuls, deux soldates cagoulées se tiennent debout derrière eux.
Logo. Fond noir.




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