Et si ce n’était pas seulement du mauvais caractère ? On rit, on partage les vidéos, les hurlements d’une quadra en Costco qui exige, filme, frappe, crache, se roule par terre en moussant du bec. On se moque gentiment. On se sent supérieur. Et pourtant… après la centième vidéo, après le millionième thread Reddit, j’ai commencé à me poser la question sérieusement : Et si ce n’était pas seulement une épidémie de mauvaise éducation, d’intolérance à la frustration, en résumé, si ce n’était pas que de la psychologie ? Et si c’était surtout une question d’ordre spirituel ?
Depuis 2018 environ, le phénomène « Karen » explose. Contrairement à la définition première, déjà périmée voire mal intentionnée dès le départ, elles ne sont pas forcément blanches, n’ont pas toujours entre 35-55 ans, ne sont pas obligatoirement de classe moyenne-supérieure et ne sont pas uniquement des femmes, à perdre tout contrôle dès qu’une micro-frustration se présente sur leur chemin. Port du masque refusé, file d’attente qui n’avance pas, café trop chaud, mauvais service, remarque anodine, revendication de la propriété d’une place de parking, fixation raciste, les prétextes, eux aussi, sont légions.
Coups de poing dans les fast-foods, insultes en direct, crises de rage au volant filmées depuis le tableau de bord, les psys parlent de « dysregulation émotionnelle massive », de « perte de tolérance à la frustration » liée au stress pandémique, à l’isolement, aux réseaux, au cortisol chronique. Tout ceci sonne vrai, mais à y regarder de plus près, en visionnant les vidéos sans le son, en observant la soudaineté, la disproportion, l’absence totale de honte immédiate, les gestes et l’énergie presque surnaturelle qui semble traverser ces corps, il est permis de se demander. En tous les cas, mon esprit fécond vagabonde :
Dans la tradition démonologique chrétienne, et pas seulement, il existe une catégorie précise de démons : les esprits de colère, d’irritation, d’orgueil blessé.
Chez les Pères du désert, on les appelle parfois les « démons de l’acédie », de l’ennui mortel, de la tristesse sans objet ou plus directement les « esprits de la bile noire », de la mélancolie colérique. Chez les exorcistes contemporains, on les regroupe souvent sous le nom d’« esprits de rage » ou « esprits d’irascibilité ».
Leur signature ? Apparition soudaine, comme s’il avaient été convoqué en pesant du doigt sur un interrupteur, disproportion totale entre l’élément déclencheur et la réaction, perte momentanée du contrôle de soi, regard fixe ou vitreux, parfois noir. Absence de honte immédiate, retour rapide à un état « normal » après l’explosion, comme un réveil, goût prononcé pour l’humiliation publique de l’autre et surtout, de soi-même.
Orgueil blessé, culture du « j’ai des droits », disparition de toute transcendance qui permettrait de relativiser, n’est-ce pas là un terrain de jeu idéal pour de telles entités ? « Je mérite mieux que ça » ; « Personne ne peut me dire non » ; « Dieu est mort et le client est roi » ; autant de brèches spirituelle où l’esprit de rage s’engouffrerait comme dans une maison sans portes, si l’on croyait à ces balivernes.
Ces cas où la personne semble littéralement « changée », où la voix devient rauque, où le regard se vide, où la force physique dépasse ce qu’on attendrait d’une femme de 48 kg ou d’un cadre en costard ? Dans la grande tradition, le démon de la colère ne possède pas comme celui de la luxure ou de la peur. Il ne prend pas possession totale. Il attend son moment, s’invite par une fissure minuscule, et il explose.
La prochaine fois que vous verrez une Karen hurler sur une ado de 17 ans qui sert des cafés, ou un Kevin casser une vitre de voiture parce qu’on lui a fait une queue de poisson, posez-vous la question :
Est-ce juste un humain qui craque ? Où est-ce qu’on assiste à une petite victoire d’un démon de la bile noire ? Et qui filme ? Qui regarde ? Qui se moque ?
Les démons adorent le spectacle.
Michael Ronsky





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